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Rémi Brague : « L’Europe est le continent malade du monde »
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“Il se trouve que je prends la théologie très au sérieux comme une discipline universitaire qui s’étudie et s’enseigne. Or, je n’ai jamais suivi d’études de théologie. J’ai enseigné onze ans dans un pays, l’Allemagne, où les théologies, catholique et protestante, sont enseignées à l’Université. On y trouve des gens très savants, que leurs collègues respectent pour leur vaste savoir et la profondeur de leur réflexion, même si ces collègues ne partagent pas leur foi, voire s’ils n’ont pas de religion du tout. Il en est de même, d’ailleurs, aux États-Unis.
Les philosophes ont toujours parlé de Dieu, ou au moins du divin, dès l’origine et jusqu’à nos jours. Que ce soit pour affirmer son existence ou au contraire pour la nier ; pour accepter le dieu des Chrétiens ou au contraire pour lui préférer d’autres figures du divin. Les théologiens ont toujours écouté les philosophes, ou coiffé eux-mêmes la casquette de philosophe. Regardez la façon dont Thomas d’Aquin a lu Aristote et les philosophes arabes, musulmans comme juifs, tout en élaborant lui-même les outils philosophiques dont il avait besoin.
La première chose qu’un philosophe essaie de faire, c’est de définir avec précision le mode d’approche qui permet d’accéder à un phénomène. On n’a pas accès à des choses comme à des concepts, à des théories comme à des personnes, etc. Là où il s’agit de Dieu, le philosophe sait qu’il n’aura accès, dans le meilleur des cas, qu’à un concept, et pas à une personne. Pour celle-ci, il faut enclencher une vitesse supérieure dont il ne dispose pas en tant que philosophe. Comme tel, il ne peut, selon votre formule, qu’avoir des choses à dire de Dieu. Mais ce qu’il doit faire, c’est laisser Dieu lui-même dire qui Il est. Le philosophe peut tout au plus critiquer les différents bavardages sur Dieu, ceux de ses collègues, mais aussi les siens propres, par lesquels il est de bonne hygiène de commencer…
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Amalgamer les conceptions que les différentes religions se font de Dieu peut partir d’un bon sentiment : mettre l’accent sur ce qui nous unit plutôt que sur ce qui nous sépare. Cela me semble reposer sur une vision naïve de ce qu’est une religion. Celles-ci ne sont pas des jeux de cubes dans lesquels les articles de foi seraient indépendants ; elles sont plutôt comme des organismes vivants dans lesquels tous les organes sont interdépendants. Ainsi, quand on dit par exemple que plusieurs religions ne reconnaissent qu’un seul Dieu, dont elles disent qu’Il est créateur de toutes choses, qu’Il aime le bien et déteste le mal, qu’Il envoie des prophètes aux hommes, etc., reste à savoir si elles conçoivent de la même façon l’unicité de Dieu, la création, le rôle des prophètes, etc. Or, quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit que ces quatre idées reçoivent des inflexions fort différentes dans les diverses religions.
Il est clair que, en soi, il n’y a qu’un seul Dieu, et qu’il est au-delà de nos représentations. Mais il est faux de dire que toutes les religions ont le même Dieu si cela veut dire qu’elles se le représentent de la même façon.
Le R&N : Toujours dans cette volonté de distinguer ce qui doit l’être, vous montrez que le « Dieu fait livre » n’est pas le Dieu fait homme. Peut-on connaître le Dieu des musulmans en personne, autrement que par ses commandements ? Autrement dit, auriez-vous pu écrire Du Dieu des musulmans ?
J’aurais évidemment été mal placé pour écrire un tel livre, car j’aurais nécessairement parlé de l’extérieur, n’ayant qu’une idée fort vague de ce qu’un musulman ressent quand il nomme Allah.
Vous avez raison de rappeler que le vrai parallèle n’est pas entre le Coran et le Nouveau Testament, ou la Bible entière. Si l’on cherche un équivalent islamique au Nouveau Testament, ce serait plutôt le Hadith, le corpus des récits sur les faits et gestes de Mahomet, tels qu’ils ont été sélectionnés et rassemblés dans les six recueils classiques. Le vrai parallèle est entre le Coran et le Christ. On a là deux façons de se représenter la Parole que Dieu adresse aux hommes. Pour l’islam, cette Parole est devenue un Livre. Pour le christianisme, elle s’est faite homme, « le Verbe s’est fait chair » (Jean, 1, 14). Jean dit avoir vu, entendu et touché « le Verbe de vie », et il entend par là la personne de Jésus-Christ (1 Jean, 1, 1).
Cependant, je ne suis pas sûr que le partage le plus décisif soit entre Jésus-Christ, Verbe incarné, et le Coran, Verbe « inlibré ». Pour les Chrétiens, l’Incarnation est le prolongement et l’approfondissement d’une l’Alliance de Dieu avec l’homme qui commence bien plus tôt. La Bible en raconte les étapes successives : Noé, Abraham, Moïse. Ce que les théologiens appellent l’« union hypostatique » des deux natures, humaine et divine, dans la personne du Christ est l’incandescence de cette alliance.
Le dieu de l’islam ne révèle pas ce qu’Il est, ou plutôt qui Il est ; Il fait connaître Sa volonté en dictant Ses commandements. Le dieu de la Bible, lui aussi, fait parvenir Son enseignement (en hébreu : torah, que l’on traduit un peu étroitement par « loi ») par l’intermédiaire de Moïse. Mais il a commencé par libérer son peuple de la captivité en Égypte, continué en marchant avec lui au désert, et fini par lui donner un pays qui est le sien. La Loi est en vigueur dans un pays donné, le peuple y vit avec Dieu présent dans le Temple. Vivre chez Dieu permet de se faire une idée des « mœurs divines ». La « Loi » est ainsi une première façon de savoir comment Dieu se comporte.
Il ne faut pas s’imaginer que le dieu biblique serait moins mystérieux que le dieu de l’islam. Il l’est tout autant, mais le mystère n’a pas la même signification. Pour le christianisme, le mystère divin n’exclut pas que Dieu se manifeste. Le mystère n’est pas un refus de se montrer. Il est bien plutôt la conséquence même du fait que Dieu ait accepté de se montrer tel qu’Il est, c’est-à-dire comme une personne. Et toute personne, même humaine, reste infiniment mystérieuse, parce qu’elle est libre. À plus forte raison un Dieu personnel.
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Rémi Brague : « L’Europe est le continent malade du monde »